Où le 46 est une victoire.

Journée de travail, entre mon boss et deux stagiaires, exaspérantes à force de vouloir bien faire. Oui, je suis le genre de fille qui s’agace des stagaires premières de classe, je faisais déjà cela avec mes étudiants. J’ai une faiblesse coupable pour toi si tu es un peu glandouilleur, mais drôle et réactif,  C’est mal, je sais. Je lutte.

Donc, entre deux tentatives pédagogiques,  j’ai pris le temps de traîner sur Asos. Car je viens d’acheter un trench, que je dois échanger. Un 46 trop grand. Cet excès de tissus me met en joie, et le fait de flotter dans un 46 (même si Asos taille grand, je sais) me réjouis.

Et je me dis que c’est étonnant de voir à quel point les choses sont relatives.

Je suis contente de porter du 46. La majorité des filles de mon âge se désespèrent quand elles passent le 40.

J’aurais pu, aussi. Sauf que moi, je déborde un peu. Certes, je ne suis pas certaine de pouvoir me décrire, objectivement, physiquement. De façon un provocante, je dis souvent que je suis grosse ; d’une part parce que, du haut de mon ancien 46-48, qui se dirige de plus en plus vers un « juste 46 », cela me semble objectivement vrai. D’autre part, parce que j’aime assez la réaction outrée des gens devant mes paroles un peu catégoriques et ma description que l’on prétend dévalorisante.

Je ne sais pas trop pourquoi, mais dire que l’on est grosse, cela ne se fait pas. Il faut user d’euphémisme, dire que l’on est ronde, pulpeuse, chercher des mots doux pour décrire cette réalité. Comme si être grosse était moins un fait objectivement mesurable qu’un problème, un truc à dissimuler. Sauf que, pas de bol, ce n’est quand même pas le truc le plus facile à planquer!

Etre grosse, si l’on écoute les cinq fruits et légumes, ce n’est pas bien parce que c’est mauvais pour la santé. Mouais. Ce n’est pas bien surtout parce que ce n’est pas tout à fait la norme. Et, réflexe naturel, on n’aime pas trop, plus ou moins consciemment, ce qui s’éloigne un peu de la ligne. Avec les gros, c’est tout bénèf, on peut leur dire que c’est de leur faute! Donc, si tu es grosse, tu es priée de t’en vouloir. Tu es priée d’avoir la politesse de culpabiliser.

Je m’en suis voulu. Des années. A 14 ans, j’entrais difficilement dans mes jeans taille 42 pour mon mètre 70. Je me sentais moche, trop, toujours trop, décalée à côté des petites crevettes toutes mignonnes que je côtoyais. Ma mère et ses copines, voulant bien faire, me faisaient bénéficier de leurs nutritionnistes. Et moi, j’étais étonnée par ces médecins qui voulaient me faire bouffer de la vache qui rit au petit déj.

En vrai, je prenais très mal, au fond, que l’on veuille à tout prix me faire maigrir, comme si je n’étais pas assez bien, pas assez digne d’être aimée, telle que j’étais. Alors, je m’enferrais dans mes contradictions. Je me trouvais immonde, j’aurais rêvé d’arracher,violemment de préférence,toute cette graisse autour de moi, qui n’était pas moi. Immonde, mais en colère contre cette chose qui prenait tant de place dans ma vie. Et moi, quand on m’énerve, je fais le contraire de ce qu’on me dit. Je la mange, ta vache qui rit, mais je me fais la baguette dans la foulée.

Et puis, petit à petit, à mon grand étonnement, très lentement, j’ai constaté que je pouvais, comme les autres, susciter le désir chez les hommes. J’en suis, encore maintenant, souvent surprise.

J’en ai eu marre de me maltraiter. Marre de ne pas mettre les fringues dont j’avais envie, parce que je suis grosse. Marre de ne pas aller à la piscine. Marre que chaque aliment soit un problème, marre de peser la quantité de pain à laquelle j’avais droit. Marre de devoir trouver sensés des diktats nutritionnels souvent à la limite du ridicule. Marre finalement de ne pas trouver de justification rationnelle au fait de devoir considérer mon physique à ce point comme un problème. Marre de devoir être autre pour me sentir légitime à être aimée.

Alors j’ai tout lâché.

J’ai grossi. J’ai arrêté de me peser, j’ai voulu rayer cette question de ma vie.

Et là, bizarrement, bien que plus grosse, je n’ai pas vraiment senti de différence dans le regard des autres. Certains ont continué à me trouver attirante, j’en ai indifféré d’autres. La normalité quoi. Et pan dans ta tronche: grosse, en fait, t’es juste une fille normale. Tu plais, tu plais pas, comme les petites, les maigres, les rousses, les blondes, comme toutes les autres.

Petit à petit, j’ai lu des trucs. J’ai découvert des forums, des blogs, j’ai parcouru le site du Gros, j’ai lu Caroline. Et j’ai consulté le docteur Zermati. Et je me suis dit qu’ils iraient tous se faire voir, avec leurs normes et leurs exigences.

Aujourd’hui, je progresse. Je continue, parfois, à me dire que j’ai moins le droit que les autres filles de plaire, que je suis trop moche pour cela. Mais je travaille à être plus indulgente avec moi. Je fais du sport parce que cela me plaît, pas parce qu’il faut. Je m’amuse avec mes fringues. J’essaie de suivre mes sensations. Petit à petit, modestement.

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4 réflexions sur “Où le 46 est une victoire.

  1. Une belle évolution. Moi je n’ai jamais réussi à rayer cette question de ma vie. Avec des hauts et des bas, mais souvent des rechutes au printemps. 🙂

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