Courage, fuyons!

J’ai lu ce week-end, dans le Nouvel Obs, un article sur « le travail qui rend malade »: burn-out, harcèlement moral, etc… Malheureusement, cela m’a ramenée à des choses très quotidiennes, et à des interrogations, constantes, ces derniers mois.

Car oui, je ne suis pas certaine que mon environnement professionnel soit très sain. Je ne sais pas si je litote ou si j’euphémise, mais je bouillonne, à coup sûr!

J’ai, je pense, un peu de caractère. D’aucuns vont prétendre que je manque de confiance en moi, mais c’est plus personnel, assez peu professionnel: j’ai globalement une assez bonne conscience, il me semble, de ce dont je suis capable intellectuellement et professionnellement. J’ai eu mon bac avec un an d’avance, je n’ai pas trop galéré à la fac, mes stages, mes investissements associatifs ou politiques, mes premiers jobs se sont toujours bien passés, j’ai mené à bien mon doctorat. Bref, sans être première de classe, j’ai toujours su que j’avais certaines facilités.

Et puis je suis entrée à l’Ecole d’avocats. Stage et première collab, difficile à vivre parfois, de l’injustice, mais bon… je pouvais faire face. Une collab de quelques mois ensuite, prévue dès l’origine à durée limitée, qui m’a permis de prendre de l’assurance.

Depuis septembre, nouvelle collaboration. L’enfer.

Un premier point: la plupart des jeunes avocats est collaborateur libéral: nous travaillons pour un cabinet, qui nous « sous-traite » une part des dossiers, contre une rétrocession d’honoraires mensuelle. Nous avons un contrat de collaboration, mais nous ne sommes pas salariés: notre temps de travail n’est pas limité, nous cotisons pour les autres mais ne bénéficions pas des assedics, nous n’avons 16 semaines de congès mat que depuis peu … En échange de cette précarité, nous devrions avoir une certaine liberté, liée à notre statut de profession libérale, et pouvoir notamment constituer notre clientèle personnelle.

En vrai, c’est souvent plus violent.

Mon patron actuel est tyrannique. Il considère, par exemple, qu’il est scandaleux que je ne vienne pas travailler chaque week-end.

Entendons nous bien: bien sûr que si un dossier l’exige, je finis mes conclusions le samedi, je ne compte pas mes heures. Lui en fait une question de principe: il ne comprend pas que l’on ne soit pas là tous les week ends. Finir quelque chose de chez soi, cela ne lui convient pas: il faut être là, le cul vissé à sa chaise, pour lui donner la satisfaction de jouir de son petit pouvoir. De même, alors que  nous arrivons le matin entre 9 heures et 9 heures 30, nous quittons le cab au plus tôt vers 20 heures 30, et au moins une fois par semaine entre 22 heures et minuit.

Nous ne restons pas tard pour travailler nos dossiers: jeune avocate, je peux admettre être lente sur certains dossiers, et devoir travailler plus que quelqu’un d’expérimenté. Non, je dois rester parce qu’il ne se décide à relire nos écritures, généralement, qu’au dernier moment. Il faut alors rester assise dans son bureau, pendant qu’il relit. Vraiment. Interdiction de s’éloigner. Deux fois sur trois, mes tentatives pour m’éclipser se soldent par un rageur « restez assise ». Il faut ensuite reprendre sur le doc word les modifs qu’il a faites au crayon, les assistantes étant parties depuis belle lurette.  Supporter ses remarques misogynes. Son ton sentencieux et paternaliste. Ses colères, parce que l’on n’a pas écrit exactement ce qu’il avait en tête.

C’est d’autant plus injuste que l’on ne peut pas évoquer le dossier au préalable avec lui. Il refuse de répondre à mes questions en me disant que je dois travailler plus que lui et réfléchir. Puis il réécrit tout, au mot près, et remplace mes « cependant » par des « pourtant ». Il ne le réécrit pas parce que c’est mauvais: il fait pareil à l’avocate qui bosse depuis 12 ans avec lui, ou à celle qui a 15 ans de barre: il réécrit tout comme un chien pisse sur un arbre: pour marquer son territoire. Pour nous donner la preuve de son pouvoir.

Vous allez me dire, pourquoi accepter de rester tard le soir? Pourquoi ne pas s’imposer?

Je le fais. Je lutte. Je pars tôt parfois (à 20 heures^^). Je refuse de revenir travailler le week end.

Dans ce cas, je le paie par 15 jours de torture. Des sms tard le soir me reprochant la qualité de mon travail. Des hurlements. Son mépris affiché devant les clients (« elle a préparé ce mandat, mais je n’ai pas pu relire ce truc, regardez quand même »). Il fait dans ce cas exprès de ne relire ce que je lui soumets que le vendredi à 21h, pour que je sois contrainte, pour tenir les délais, de revenir finir le week end.

Pourquoi ne pas lui dire d’aller se faire foutre?

Parce qu’il peut me virer. S’il me vire, j’ai un préavis de trois mois, puis plus rien, pas de filet de sécurité, pas d’assedics. Seulement mes économies. Je l’ai déjà vécu l’année dernière, et cela me fait flipper.

Alors je tiens. J’essaie. Jusqu’à ce que je trouve ailleurs.

En attendant, nous sommes le 21 mai, et je n’ai toujours pas touché ma rétrocession d’honoraires d’avril. Je pleure chaque jour, je bouffe toute mon énergie à contenir ma colère et à ne pas me laisser aller à ma rage, face à lui. Par miracle, merci docteur Zermati, j’arrive à ne pas me venger sur la nourriture. En revanche, je suis épuisée, je ne parviens plus à me concentrer, je n’ai aucune patience avec mes amis ou ma famille, je me plains, je prends tout mal, je me torture pour chaque remarque qui me semblerait peu amène, pour chaque marque de ce que j’interprète comme de l’indifférence.

C’est extrêmement déstabilisant de me sentir aussi démunie. Malgré une tendance  à être trop sensible, j’ai toujours pensé pouvoir affronter à peu près n’importe quoi, .

Là, pourtant, j »ai le sentiment que ma vie ne m’appartient plus.

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8 réflexions sur “Courage, fuyons!

  1. carrément effrayant. je ne sais pas comment tu fais pour bosser dans une telle ambiance.
    sur l’échelle des blaireaux, je pense que ton boss est assez bien classé, quand même.
    si ça peut te rassurer, il y a des avocats associés qui traitent leurs collaborateurs avec respect et confiance (heureusement, en même temps !).

    • Je suis assez d’accord pour l’échelle des blaireaux. Et oui, je sais! Je suis sûre que je vais trouver un associé sympa un jour ^^

  2. Bien du mal pour commenter… J’espère que ça marchera !
    C’est dingue cette ambiance… Ca fait frémir quand le boss est un … spécialiste du droit.
    Je te souhaite de trouver très vite autre chose même si ce n’est pas évident la prospection quand tu passes autant d’heure au travail.
    Des ZZZZzzzzzZZZZZondes …

  3. C’est l’horreur ce que tu racontes, ça fait froid dans le dos. Avoir un doctorat, avoir fait tant d’études, et être aussi démunie face à un connard, ça fait aussi très mal au coeur. Alors j’espère que vite, vite, tu trouveras autre chose…

    • Merci pour ta sollicitude. Je tiens le coup hein, et les études aident au moins à ne pas trop douter de son fonctionnement intellectuel face aux tentatives d’humiliation 😉

  4. Eh bien, j’ai l’impression que tu conjugues malheureusement les travers de ce métier – une amie également en contrat de collaboration nous a raconté ce type de fonctionnement – et du petit chef… ce dernier peut être partout mais plus il a de pouvoir, plus il est redoutable. Je te souhaite plein de courage, et de bientôt pouvoir quitter ce cabinet de fous.

  5. C’est très violent ce que tu vis. Rien de plus malsain que ce harcèlement et ce jeu de pouvoir. Je te souhaite de trouver autre chose avec des collaborateurs sains très vite. Franchement, dès que tu en auras l’occasion, fuis !

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